Cette histoire n’est toujours pas terminée, mais je peux déjà vous la conter. De toute façon, cette histoire est universelle, qui n’a vraiment ni fin, ni début, et qui sans cesse recommence. D’ailleurs, c’est une histoire qui n’a pu commencer que grâce à la fin d’une autre : Car en effet peu avant, qu’elle ne commence il y avait  cette autre histoire d’un homme, au milieu d’un royaume. Et cet homme était plein d’ambitions. Il se disait  depuis toujours que la fin justifie les moyens, alors, à force de moyens il  était parvenu à ses fins : le sommet du pays, et y demeurait depuis déjà vingt-trois longues années d’un règne sans partage. Voilà où nous sommes, au moment où commence notre récit.

Le susdit bonhomme, dont nous tairons le nom, avait assuré sa sécurité sur le trône. En effet, s’il avait dû laisser seuls ses compatriotes, ils auraient étés perdus sans lui !, leur expliquait-il. Aussi dut-il faire le nécessaire pour que ce drame jamais ne survint. Par patriotisme, selon ses dires, il musela les hérauts qui ne dirent plus alors que le bon vouloir du Premier des citoyens. Il soumis les barons, s’assurant que par leur prétendance au trône ils n’assuraient qu’une illusion d’équité. Et il surveillait de près les échanges de ses sujets, ainsi que de tous ceux qui auraient pu lui nuire. Le moindre écart de conduite entraînait systématiquement au cachot le malheureux qui avait eu l’audace de critiquer son Roy, et donc qui portait ainsi atteinte à sa propre patrie.

Mais voilà qu’un jour, le peuple eût faim. Alors qu’au yeux du Roy la contrée était pérenne, tout aveuglé qu’il était par son propre pouvoir. Ce peuple était fait de jeunes savants pleins d’une science et d’un savoir-faire fraîchement acquis, auxquels ils avaient sacrifié des années d’apprentissage. Et pourtant  ils n’avaient nulle place où se fondre malgré leur compétence. Le labeur ne venait point. Partout où l’on se présentait la main sur le cœur on vous répondait : « Partez, il n’y a plus de place ici, notre pécule est bien trop faible pour subvenir à tant de monde ». Alors la quête était sans fin. Mais la faim, elle, ne faisait que commencer.

Et ce peuple ne pouvait même pas crier sa colère à son souverain, de peur qu’au nom de la sécurité de son pays, il fut lui aussi mis à l’écart. En conséquence de ce tragique dilemme, de dépit, un homme mit-il fin à ses jours, de la pire façon qui soit : il mit le feu à son propre corps. Le peuple le vit faire, horrifié, impuissant. C’en était trop, la colère ne put plus être retenue par aucune barrière que ce fût.

Les hommes de droit, de science, les damoiseaux et les damoiselles, et tous ceux qui en avaient assez, protestèrent en masse. Leur souverain eut peur. Ses milices intervinrent, violemment. On réprima les défilements à coups de fusils et d’armes mortelles. On trépassait par dizaines sous les balles argentées des exécuteurs royaux. Mais la colère grandit, alimentée par ces réprimandes barbares. Les balles ne suffisaient plus, la terreur n’avait plus d’effet. Les protestations s’étendirent encore, et le souverain compris qu’où qu’il se trouvât sur son propre territoire, il n’était plus chez lui. Alors il fuit, laissant derrière lui ses fidèles semer le chaos parmi son ex-peuple chéri, mais prenant bien soin d’emporter avec lui autant qu’il le put de ses richesses. Et il partit se réfugier là où il fait bon être un tyran, de nos jours, dans des contrées reculées que craint le reste du monde, parce que d’elles il dépend.

Le peuple hurla sa joie d’être enfin libre, libre de cet homme qui les avait privé de tout. Attirant à eux les regards du reste du monde pour un bref instant, intrigué par cette soudaine agitation. Le monde opina du chef, comme pour dire qu’il avait bien noté les remous provoqués par ces quelques vagues, loin à l’horizon, et s’en détourna sans plus tarder. Aussi indifférent alors qu’il l’avait été jadis. C’est tout juste s’il osa nommer ce remous, n’employant même pas le bon mot pour ce faire.

L’histoire de ce peuple n’est pas terminée, car aujourd’hui, il demeure régenté par certains des anciens partisans du despote. Et bien que les hérauts s’expriment enfin à nouveau, que les barrons fussent libre de polémiquer, et les paroles vives de circuler, le peuple crie encore. Il réclame qu’on lui laissât le pouvoir, car c’est ainsi que devrait tourner le monde. Alors il met bien en garde ses régents : « Vous n’êtes là que par notre bon vouloir, car nous cherchons encore comment nous gouverner nous-même, ou bien que celui que nous aurons choisi nous représente. Et quand nous aurons trouvé, vous partirez, car vous savez désormais notre courroux réel ».

Cette histoire vous paraît d’un autre temps ? Pourtant, c’était il n’y a pas si longtemps. Vous pensez que ça n’est jamais arrivé ? Pourtant, vous aussi, avec le monde, avez vu les remous à l’horizon. Retenez bien ceci de ce récit : c’est qu’une patrie n’existe que par son peuple, et que de fait, il est seul maître de l’avenir de celle-ci. Celui qui régente n’est qu’un intermédiaire, et si le peuple à décidé de s’exprimer à travers lui, il doit alors réaliser que les pouvoirs dont il dispose ne sont pas les siens. Car le peuple aurait très bien pu choisir un autre porte-parole, ou bien de se régenter lui-même. N’oubliez jamais, mes amis, que les peuples ne devraient pas craindre les gouvernements, mais que les gouvernements devraient craindre les peuples.